Urgesat ! Zététique
25.4.06

Sommaire :
Lecture : "Traité d'athéologie" par Michel Onfray.
Lecture : "État d'urgence" par Michael Crichton.
Lecture : "Néandertaliens, bandits et fermiers" par Colin Tudge.
Lecture : "L'écologiste sceptique" par Bjørn Lomborg.
Lecture : "Et l'homme créa les dieux" de Pascal Boyer.
Fiction : "2050 : quand l'obscurantisme s'allie avec l'ésotérisme", interview de M. Karl Cagébé par Sylvain Lentilles.
(pcc Kaï Hansen.)
Lecture : "Pourquoi les femmes des riches sont belles" de Philippe Gouillou.
Lecture : "Au coeur de l'extra-ordinaire" d'Henri Broch (avec une réponse de l'auteur).
Article : De la nature humaine (version 2.0).
Actualité : "Science extrème", un nouveau magazine.
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Michel Onfray : « Traité d'athéologie ».
Éditions Grasset (2005).
J'ai toujours été athée. Pendant des années, chaque trimestre, je lisais la Tribune des athées, le périodique édité par l'Union des athées. Sans éducation religieuse, je n'ai jamais été tenté par l’une des quelconques religions que l'on peut rencontrer aujourd'hui.
Le livre de Michel Onfray a été un des best-sellers de 2005 et l'athéisme affiché et violemment militant de l'auteur avait de quoi piquer ma curiosité.
J'ai donc jeté un coup d'œil à ce bouquin et je ne me reconnais pas, mais alors pas du tout dans la conception sectaire et totalitaire de l’athéisme qui y est exposée.
Explications.
Les idées politiques de Michel Onfray relèvent d’un gauchisme relativement banal aujourd’hui et Marx fait toujours partie de ses inspirateurs (voir page 32). Michel Onfray est anti-libéral au possible même si on ne sait pas clairement ce qui a remplacé dans sa tête l'utopie communiste, en admettant que quelque chose l'ait remplacé, et même qu'elle ait été remplacée !
Quoi qu'il en dise, Michel Onfray voit d'abord les hommes comme des victimes, victimes du capitalisme, victimes du fascisme, victimes des religieux. Le libre-arbitre n'existe pas (page 77) - ce n'est qu'un prétexte à la répression - et l'être humain est fondamentalement aliéné. Seul un hypothétique athéisme post-moderne (sic) pourra le libérer.
Les sources d'inspiration de Michel Onfray sont quelques philosophes (Feuerbach, Kant, Nietzsche...), mais aussi Freud, Gilles Deleuze et Michel Foucault. Contradiction fondamentale de quelqu'un qui se prétend philosophe, qui dit révérer la science (puisque les religions sont contre...) mais qui sacrifie encore aujourd'hui à une escroquerie avérée comme la psychanalyse (voir par exemple sur ce sujet le livre de Jacques Bénesteau « Mensonges freudiens » paru chez Mardaga en 2002) et qui adopte sans sourciller des « idées » dites « post-modernes » dont la contradiction avec la démarche scientifique a été clairement mise en évidence (voir par exemple « Impostures intellectuelles » d'Alan Sokal et Jean Bricmont édité chez Odile Jacob en 1997).
Un exemple de « pensée » post-moderne chez l’auteur est donné page 144 où il nous explique tout le mal qu’il pense de la circoncision pratiquée chez les juifs et chez les musulmans avant de préciser que depuis Paul, cette pratique n’existe pas chez les chrétiens. Mais c’est aussitôt pour nous expliquer que la circoncision est devenue chez ces derniers une « affaire mentale », ce qui finalement pour lui est sans doute plus grave. Il croit aussi qu'en mettant une majuscule à certains mots clefs tels que la Raison, l'Intelligence ou l'Esprit Critique (page 39), le monde devient intelligible et progressiste alors qu'il ne s'agit que d'un rideau de fumée masquant la vacuité de sa pensée.
Pour revenir au sujet, la haine de Michel Onfray pour les trois religions monothéistes est totale et sans aucune concession. Tout y passe. Les monothéismes ne sont que haines, haine de l'intelligence, haine de la vie, haine du corps, haine des femmes, haine du sexe "libre" (page 87). Comme l'auteur croit à la responsabilité collective (au moins quand ça l'arrange, voir la page 63 pour une défense de l'individualisme, défense qui vient comme un cheveu sur la soupe, perdue qu'elle est au milieu de l'exaltation des totalitarismes de gauche - Révolution française, Commune, socialisme...), tout acte mauvais commis par un chrétien quelconque est aussitôt reporté sur l'ensemble des chrétiens et le plus souvent possible sur la Bête Noire de Michel Onfray, l'Eglise catholique. Le fanatisme de Michel Onfray atteint son maximum quand il est question du nazisme. Pour lui la cause est entendu, le christianisme est à l’origine du nazisme, le nazisme n’est qu’une forme un peu particulière de christianisme et d’ailleurs, Hitler est resté chrétien jusqu’à sa mort. Il a peut-être quelque sympathie pour la "théologie de la libération" mais malheureusement, il s'agit d'un système encore trop religieux (page 81). Avec des "raisonnements" à la Onfray, on pourrait tout aussi bien reprocher aux athées d'aujourd'hui tous les crimes que les régimes communistes ont commis ou commettent encore (au moins quatre-vingts millions de morts quand même) puisque ces régimes étaient ou sont officiellement athées. Merci du cadeau ! Il est vrai que pour Michel Onfray, cela n’est peut-être pas un problème car pour lui s’il y a quelque chose à retenir de l’année 1793 en France, c’est que le christianisme y a été quelque peu mis à mal (page 47)...
Mais que mettre à la place de ce délire athée post-moderne et nihiliste ? D'abord réaffirmer la primauté de l'individu en toutes circonstances. Le Christianisme ou l'Islam n'existe pas. Il n'y a que des chrétiens ou des musulmans qui finalement auront bien du mal à définir ce qui les réunit et qui ne peuvent être jugés que sur leurs actes. L'être humain est d'abord un individu responsable et rien, jamais, ne peut excuser un acte condamnable au regard du Droit naturel.
Et puis comment Michel Onfray peut-il ignorer les avancées scientifiques récentes ? Le problème de ce qu'est la nature humaine a beaucoup progressé. Il faut lire par exemple en français les livres de Steven Pinker. Quant au fonctionnement des croyances religieuses, je renvoie à « Et l'homme créa les dieux » de Pascal Boyer (éd. Laffont, 2001, réédité en Folio).
La réalité est que les croyances religieuses sont quelque chose de naturel chez l'être humain (ce qui ne veut pas dire qu'elles sont vraies !) et qu'elles ont une haute probabilité d'apparition spontanée, le cerveau humain est ainsi fait. L'anti-monothéisme primaire de Michel Onfray apparaît aujourd'hui comme totalitaire, archaïque et complètement dépassé par les progrès de la connaissance. Quand au mode de pensée de l’auteur, le qualificatif « crapuleux » est encore un compliment.
Sylvain
Citation :
Choisis ton camp, camarade ! :
« Le XXIe siècle s'ouvre sur une lutte sans merci. D'un côté un Occident judéo-chrétien libéral, au sens économique du terme, brutalement capitaliste, sauvagement marchand, cyniquement consumériste, producteur de faux biens, ignorant toute vertu, viscéralement nihiliste, sans foi ni loi, fort avec les faibles, faible avec les forts, rusé et machiavélique avec tous, fasciné par l'argent, les profits, à genoux devant l'or pourvoyeur de tous les pouvoirs, générateur de toutes les dominations - corps et âmes confondus. Selon cet ordre, c'est liberté théorique pour tous, en fait, liberté seulement pour une poignée, très peu, pendant que les autres, la plupart, croupissent dans la misère, la pauvreté, l'humiliation.
De l'autre, un monde musulman pieux, zélé, brutal, intolérant, violent, impérieux et conquérant. Fascisme de renard contre fascisme de lion, l'un faisant ses victimes en post-moderne avec des armes inédites, l'autre en recourant à un hyper-terrorisme de cutters, d'avions détournés et de ceintures d'explosifs artisanales. »
« Traité d'athéologie » pages 255 et 256.
15.3.06
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Michael Crichton : « État d'urgence ».
Éditions Robert Laffont (2005).
Édition originale : « State of Fear » (2004).
Traduit de l'anglais par Patrick Berthon.
Roman suivi d'une annexe 1 ("Pourquoi la politisation de la science est dangereuse"), d'une annexe 2 (les sources utilisées par Michael Crichton pour les données sur la température mondiale) et d'une bibliographie.
On ne présente plus Michael Crichton, l’auteur de romans aussi célèbres que « Jurassic Park », « Harcèlements » ou « Sphère ». Beaucoup d’entre eux ont été adaptés au cinéma et Michael Crichton est également le créateur de la série télévisée « Urgences ».
Son dernier thriller a pour sujet le catastrophisme ambiant et la peur très répandue aujourd’hui du réchauffement climatique.
Peter Evans est avocat. Le cabinet qui l’emploie a parmi ses gros clients des organisations écologistes qui cherchent à sensibiliser la population au thème du réchauffement climatique et aux catastrophes qui devraient s’ensuivre. Evans fréquente aussi le milliardaire George Morton, un philanthrope très généreux avec les organisations écologiques.
Tout bascule quand George Morton annonce qu’il cesse de soutenir financièrement les activistes environnementalistes et qu’il meurt assassiné.
Peter Evans et d’autres personnages vont peu à peu découvrir qu’il existe des organisations écologistes très habiles à manipuler les médias et l’opinion publique. Ces organisations sont prêtes pour cela à provoquer artificiellement des catastrophes qui passeront pour naturelles aux yeux des médias. Une série de catastrophes est ainsi organisée avec l’objectif de créer un sentiment de peur dans la population.
La première tentative consiste à faire se détacher de l’Antarctique un gigantesque iceberg à l’aide d’explosifs judicieusement placés...
Ce roman de Michael Crichton se lit d’une traite. Évidemment, la psychologie des personnages est quelque peu sommaire mais le suspense et le sujet du roman compensent largement cette faiblesse. L’auteur réussit le tour de force d’intégrer à son récit une énorme somme d’informations scientifiques qui vont dans le sens du scepticisme à l’égard de ces catastrophes annoncées. Il utilise pour cela les discussions entre les personnages aussi bien que des graphiques tirés de publications scientifiques reproduits tels quels dans le livre et parfaitement intégrés à la trame du récit.
Michael Crichton ne croit pas que l’atmosphère se réchauffe du fait de l’activité humaine et que des catastrophes nous guettent. Il a consulté une documentation considérable pour élaborer et rédiger son roman. Les notes en bas de page renvoyant à des publications scientifiques sont nombreuses et l’ouvrage se clôt sur une bibliographie commentée faisant plus de vingt pages. Parmi ces références on trouve bien entendu le célèbre essai de Bjørn Lomborg « L’écologiste sceptique ».
Mais Crichton ne s’arrête pas à la manipulation de l’opinion publique par les écologistes. On trouve des passages dans le roman qui montrent qu’il est bien conscient que cette peur de l’avenir sert trop bien les intérêts de la classe politique et de ses serviteurs pour qu’elle ne l’utilise pas à son profit. La monté actuelle des idées catastrophistes pourrait très bien déboucher dans les années qui viennent sur une expérience d’ingénierie sociale d’une ampleur encore jamais vue.
En cette période de panique à la grippe aviaire provoquée sciemment par les politiciens et les journalistes, la lecture d’« État d’urgence » est tout à fait salutaire.
Sylvain
Extraits :
« -Je veux en venir à la notion de contrôle social, Peter. A la nécessité pour tout État souverain d'exercer un contrôle sur le comportement des citoyens, d'imposer une certaine discipline, une certaine docilité. De faire en sorte qu'ils continuent de rouler à droite ou à gauche, selon le pays. Qu'ils paient leurs impôts. Et nous savons que ce contrôle social s'exerce surtout par la peur.
- La peur, répéta Peter.
- Exactement. Depuis cinquante ans, les nations occidentales maintiennent la population dans un état de peur perpétuelle. Peur de l'autre camp. Peur de la guerre nucléaire. La menace communiste, le rideau de fer, l'empire du mal. Même chose dans les pays d'obédience communiste ; la crainte de l'Occident. D'un seul coup, à l'automne de 1989, tout cela se termine. Fini, plus rien. La chute du mur crée un vide de la peur. La nature a horreur du vide, c'est bien connu. Il faut mettre quelque chose à la place. »
« État d'urgence » , page 492.
« Le DDT était cancérigène !
- Absolument pas. Et tout le monde le savait quand la décision de l’interdire a été prise.
- Il était toxique !
- Si peu qu’on pouvait en manger. Des volontaires ont ingéré du DDT pendant deux ans, dans le cadre d’une expérience.
(...)
- Le DDT n’a pas été interdit.
- Exact. On a simplement fait savoir à certains pays que s’ils continuaient d’en utiliser, le montant de l’aide internationale serait revu à la baisse. Mais ce qui est indiscutable, en s’appuyant sur les statistiques de l’ONU, c’est que le paludisme, avant l’interdiction du DDT, était devenu une maladie d’importance secondaire, avec cinquante mille morts par an dans le monde. En quelques années, le paludisme est redevenu un fléau planétaire, qui a coûté la vie à cinquante millions d’êtres humains. »
« État d’urgence », pages 526 et 527.
Références :
- Un entretien avec Michael Crichton publié dans le magazine « Lire » ;
- le site officiel de Michael Crichton ;
- le site « figuresdestyle » consacré à Michael Crichton ;
- une autre présentation de ce roman par Lucilio sur le blog "Chroniques patagonnes" suivie d'une discussion très intéressante : à lire ICI ;
- pour en savoir plus sur l'affaire du DDT, on peut lire "L'histoire du DDT" par Paul Driessen.
10.8.04
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Colin Tudge : « Néandertaliens, bandits et fermiers »
Sous-titre : « Les origines de l’agriculture »
Editions Cassini », col. « Le sel et le fer » (2002).
Edition originale : « Neandertalians, bandits and Farmers. The origins of Agriculture » (1998).
Traduit de l’anglais par Oristelle Bonis.
Lors d’une sortie à Samara, j’ai acheté ce petit livre d’une soixantaine de pages à la boutique du musée. Je l’ai lu évidemment et je l’ai trouvé bien intéressant.
Colin Tudge se pose la question de savoir pourquoi nos ancêtres à un certain moment se sont mis à cultiver la terre alors que ce travail exige un labeur pénible et incessant et que les premiers agriculteurs étaient en moins bonne santé physique que leurs ancêtres chasseurs-cueilleurs.
Il pense que pendant les milliers d’années précédant l’apparition des preuves de pratiques agricoles dans les traces archéologiques, l’être humain a pratiqué une sorte de « proto agriculture ». Cette dernière expliquerait le succès écologique des hommes du Paléolithique et la disparition de nombreuses espèces de vertébrés de grande taille (oiseaux géants, mammouths, carnivores géants, etc.).
Cette proto agriculture consiste en interventions volontaires des hommes visant à favoriser les espèces animales et végétales qui l’intéressent. Elle est intermittente, variable selon les endroits, le climat et même selon les individus et laisse très peu de traces archéologiques. Elle vient en complément des activités de chasse et de cueillette habituelles.
Colin Tudge propose aussi l’hypothèse que les hommes de Neandertal ne connaissaient pas cette proto agriculture et qu’ils ont subi le sort des grands vertébrés que l’homme a rencontrés sur son chemin : la disparition due notamment à la raréfaction de leurs proies habituelles.
La révolution néolithique, c’est à dire l’apparition d’une agriculture systématique dont l’homme n’allait plus pouvoir se passer, demande toujours une explication.
C. Tudge commence par expliquer que lorsqu’on commence à cultiver la terre, la quantité de nourriture augmente, donc la population aussi, ce qui fait qu’on ne peut plus arrêter ensuite de cultiver. C’est un cercle vicieux.
Ensuite, l’auteur propose une relecture de la Bible, en particulier de la Genèse et fait l’hypothèse que le jardin d’Eden est un lointain souvenir de la vie facile de nos ancêtres dans une zone qui est actuellement sous les eaux au large de l’Irak. A l’époque des glaciations, le niveau des mers était bien plus bas qu’aujourd’hui et cette région du monde aurait été très propice à l’homme. Plus tard, au moment de la fin des glaciations, cette région a été submergée et les hommes qui l’habitaient ont du fuir vers des régions moins hospitalières. Pour survivre, ils ont été obligés de se mettre en quelque sorte à l’agriculture à plein temps...
Il y a beaucoup d’autres choses encore dans ce petit livre très dense. Une lecture stimulante en tout cas.
Sylvain
22.7.04
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Bjørn Lomborg : « L’écologiste sceptique »
Sous-titre : Le véritable état de la planète.
Le Cherche Midi (2004).
Edition originale danoise : « Verdens Sande Tilstand » (1998).
Edition anglaise révisée : « The Skeptical Environmentalist » (2001).
Traduit de l’anglais par Anne Terre.
Préface de Claude Allègre.
Pour Jean H., qui croit que dans vingt ans nous n’aurons plus d’essence pour faire rouler nos voitures...
Après une annonce prématurée en janvier, le très attendu livre de Bjørn Lomborg est enfin sorti en français en mai dernier.
La parution de cette édition (assez laide, il faut bien le reconnaître) est un événement car il s’agit d’une somme de plus de 700 pages dans laquelle l’auteur passe en revue quasiment tous les problèmes contemporains liés à l’environnement.
Bjørn Lomborg est danois. Il est professeur de statistiques à l’université d’Aarhus au Danemark. Il a un jour de 1997 décidé de vérifier avec ses étudiants les affirmations de Julian Simon de l’université de Maryland qui disait que la plupart de nos connaissances concernant l’environnement sont inexactes ou biaisées. A sa grande surprise, Lomborg s’est rendu compte que Simon avait raison et que ce que nous croyons savoir de l’environnement est au mieux approximatif quand ce n’est pas carrément faux. Ce livre est donc le résultat de cette recherche.
La méthode de Lomborg est simple : ne pas se contenter des affirmations courantes disant que tout va de plus en plus mal mais aller voir de près les statistiques et les études disponibles sur une sujet donné et les confronter entre elles. Méthode simple mais minutieuse et dévoreuse de temps : ce livre est le résultat de plusieurs années de travail et comporte plusieurs milliers de références.
Comme l’édition originale date de 2001, Lomborg a utilisé les données disponibles en mai 2001. La traduction française arrive avec un décalage de trois ans mais il y a peu de raisons de penser que les choses ont beaucoup changé dans ce laps de temps.
La force de ce travail est de s’appuyer sur les statistiques officielles d’organismes émanant de l’ONU comme la FAO, l’OMS, le PNUD, etc. ou d’autres organisations internationales comme le FMI, la Banque mondiale, l’OCDE ou l’UE. Ces renseignements sont complétés par des statistiques émanant des ministères de différents pays. Lomborg explique page 61 que ces chiffres sont ceux que tout le monde utilise y compris les organisations écologistes comme Greenpeace ou le WWF car « il n’en existe pas d’autres ». Sur chaque problème et à chaque fois qu’il le peut, l’auteur précise l’évolution et la situation au niveau mondiale et ne se focalise pas sur les données locales qui ne sont que rarement représentatives.
On peut partager l’ensemble de ce livre en deux parts inégales :
- d’une part presque tout le livre apparemment assez consensuel puisque peu attaqué et peu critiqué par les « environnementalistes » ;
- d’autre part la centaine de pages (sans les notes) consacrée au réchauffement de la planète sur laquelle se sont focalisées les polémiques et les commentaires.
Les thèmes du premier groupe bien que délaissés par les médias sont pourtant bien intéressants. Lomborg soutient et démontre de façon convaincante successivement que la surpopulation en tant que telle n’est pas un problème (la plupart des pays ayant une forte densité de population sont en Europe, page 94), que l’humanité n’a jamais été aussi bien nourrie (même si 18% de la population mondiale ne mange pas encore à sa faim, chiffre qui n’a jamais été aussi bas, cf chapitre 5) et qu’il n’y a pas d’inquiétude à avoir pour nourrir la population dans l’avenir (chapitre 9).
Plusieurs chapitres sont également consacrés aux supposées pénuries qui nous menaceraient dans un futur plus ou moins proche.
Le cas du pétrole est exemplaire (chapitre 11). En 1920, il y avait pour 10 ans de consommation de réserve estimée. En 1960 et alors que la consommation était bien plus importante, les réserves s’élevaient à près de 40 ans. En l’an 2000 donc, tout le pétrole aurait dû être épuisé. Or les chiffres des réserves estimées en l’an 2000 sont toujours de 40 ans alors que la consommation a encore beaucoup augmentée... Le problème des catastrophistes est qu’ils ne prennent pas en compte l’ingéniosité humaine qui se traduit notamment par le progrès scientifique et technologique. Des gisements inaccessibles il y a dix ou vingt ans sont aujourd’hui exploitables et rentables. Aujourd’hui encore on ne peut extraire qu’environ un tiers du pétrole présent dans un gisement, il y a encore des progrès à faire...
La situation est similaire en ce qui concerne d’autres sources d’énergie comme le charbon (230 ans de réserve) ou le gaz (60 ans de réserve). Lomborg examine également le cas des énergies dites renouvelables que sont l’énergie solaire et l’énergie éolienne et pense qu’elles deviendront réellement compétitives vers le milieu du siècle. Et puis il y a aussi l’huile de schiste (dont on pourrait extraire l’équivalent de 250 fois la production actuelle de pétrole) et le nucléaire (il reste de l’uranium pour 14 000 ans). Bref, pas de crise de l’énergie en vue...
L’énumération pourrait ensuite devenir fastidieuse car Lomborg examine ensuite (chapitre 12) les ressources non énergétiques comme le ciment, l’aluminium, le fer, le cuivre ou l’azote (liste non limitative). Le seul élément dont les réserves ont réellement baissé est le tantale qui est utilisé dans l’industrie aéronautique. Toujours pas de quoi mettre une civilisation à genoux.
Même les ressources en eau apparaissent largement nécessaires au développement pour peu que les prix reflètent le coût réel. Beaucoup de pays subventionnent l’eau fournit aux agriculteurs par exemple ce qui entraînent gaspillage et mauvaise gestion.
Plusieurs chapitres du livre sont consacrés à la pollution et tous les chiffres montrent qu’elle est en baisse dans les pays développés. Le modèle est que la pollution augmente dans les premiers temps du développement économique. A un certain stade, l’environnement devient une préoccupation importante et le progrès technologique aussi bien que le désir de la population provoque un contrôle progressif et une baisse de la pollution.
Il y a quand même un chapitre qui ne parle pas du réchauffement climatique et qui a déclenché quelques polémiques, c’est le chapitre 10 qui est consacré à la forêt. Croire que la forêt diminue en taille est un article de foi très fort chez les environnementalistes. Je me souviens des cris d’horreur qu’ils avaient poussés il y a une quinzaine d’années quand un rapport officiel avait conclu qu’en France la forêt s’était étendue depuis le XIXè siècle... Rien de nouveau donc quand Lomborg explique que la situation est loin d’être catastrophique y compris en ce qui concerne les forêts tropicales. Le constat a déjà été fait et il est simple : là où les forêts sont essentiellement privées, elles sont correctement gérées et ont tendance à s’étendre ; là où elles appartiennent à l’Etat, elles sont mises en coupe réglée, gérées n’importe comment et ont tendance à diminuer.
Un problème lié à celui-ci est la menace qui pèserait sur la biodiversité (chapitre 23). Les scientifiques ne savent pas, même approximativement combien il y a d’espèces vivants sur Terre. Beaucoup d’espèces tropicales annoncées comme disparues sont par la suite retrouvées bien vivantes. Les estimations du nombre d’espèces disparaissants chaque année à cause de l’activité humaine sont donc à prendre avec de grandes pincettes. Un chiffre donné couramment est celui de 40 000 par an. Le célèbre biologiste américain E.O. Wilson avance le chiffre de 100 000 espèces par an. Le problème avec Wilson, pour qui j’ai par ailleurs beaucoup d’admiration, est que son seul argument est « croyez-moi sur parole » ! Pas très scientifique comme attitude... En partant des observations réelles, certains chercheurs arrivent à un taux d’extinctions de 0,7% sur cinquante ans, essentiellement constitué par des disparitions d’insectes et autres invertébrés, ce qui change quand même pas mal de choses.
Comme je le disais plus haut, la plupart des critiques et des attaques contre ce livre se sont focalisées sur le chapitre 24 qui est consacré au réchauffement de la planète. Bjørn Lomborg ne nie pas ce réchauffement et pense que l’homme y est pour quelque chose. La discussion est assez technique car il examine les scénarios élaborés par le GIEC ( « Groupe International d’Experts sur le Climat », en anglais « IPCC », un « machin » mis en place sous l’égide de l’ONU) qui tentent de simuler par ordinateur l’évolution future du climat en faisant varier certains paramètres. La modélisation est très difficile et certains phénomènes ne peuvent pas être rendu de façon totalement satisfaisante. Il est difficile en outre de prévoir ce que sera le futur et pourtant c’est sur cette base bien fragile que sont ou seront prises beaucoup de décisions politiques à commencer par les trop fameux accords de Kyoto...
La position fondamentale de Lomborg est que les estimations du réchauffement à venir sont toujours exagérées. Seules les estimations les plus hautes sont citées dans les médias et par les politiques alors qu’elles sont les plus improbables. Par ailleurs, les mesures proposées par les environnementalistes coûteront très cher pour un résultat insignifiant à l’exemple de Kyoto qui dans leur esprit n’est qu’une première étape. Lomborg pense que le développement économique rendra l’adaptation à la hausse des températures plus facile et que les ressources disponibles aujourd’hui seraient mieux employées dans l’aide aux pays en développement ou dans la lutte contre le sida. Je ne suis pas d’accord sur ces sujets car Lomborg reste dans certains cas interventionniste et nous savons bien que l’aide aux pays en développement notamment est un échec flagrant.
Bjørn Lomborg reconnaît pourtant la valeur de l’économie de marché :
« Nous nous sommes enrichis avant tout parce que les fondements de notre société reposent sur une économie de marché et non à cause de notre inquiétude » écrit-il page 616.
De la même façon il voit juste lorqu’il explique que les « biens collectifs » sont forcément gaspillés (page 190 à propos de la pêche et page 199 à propos de la forêt tropicale).
Il était sans doute déjà difficile de récuser toutes les croyances obscurantistes que propagent les écologistes, si en plus Lomborg s’était déclaré franchement libéral...
Pour en revenir au sujet, il est clair que les environnementalistes utilisent le réchauffement climatique et toutes les peurs concernant l’environnement pour tenter d’imposer un projet politique fait de repli sur de petites communautés semi-autonomes et sur l’arrêt ou du moins le ralentissement du progrès scientifique et technique. Pour vendre ce projet dont peu de gens voudraient spontanément, rien de tel que des campagnes répétées de désinformation visant à faire croire que tout va de plus en plus mal et que l’apocalypse est pour bientôt. Rien d’étonnant si les politiques et autres hommes de l’Etat suivent le mouvement, voire le précèdent. On leur remet une idéologie interventionniste et pro-étatiste clef en main, il aurait été bien étonnant qu’ils ne s’en servent pas.
Deux indices intéressants : les scénarios du GIEC ne tiennent pas compte des réductions d’émission des gaz à effet de serre ayant déjà eu lieu ou engagées à la suite de traités (page 449) et ces mêmes scénarios ne tiennent pas compte non plus de l’aspect économique du réchauffement climatique, ils doivent se borner à étudier la meilleure manière d’éviter les rejets de gaz à effet de serre (page 502).
Un mot pour terminer sur le chapitre 22 consacré à la crainte des produits chimiques. Dans ce remarquable chapitre, Bjørn Lomborg démontre avec brio combien ces produits sont nécessaires, utiles et inoffensifs.
Sylvain
Liens :
- Le site officiel de Bjørn Lomborg.
- "Falsification de l'histoire climatique pour "prouver" le réchauffement global" par John L. Daly (merci à Lucilio).
- "De quelle pollution se plaint-on ? Les ambiguïtés de l'environnementalisme" par Xavier Méra.
- "Bjorn Lomborg, le statisticien fataliste", communiqué de l’association Greenpeace.
- "L’effet de serre ? Un mythe !", présentation de « The Skeptical Environnementalist » par Ludwin Fischer suivi de "Méfions-nous des prophètes du malheur" du même à propos de René Dumont.
- "Une brèche dans le discours écolo alarmiste" par Martin Masse.
- "L'ère glaciaire arrive ! Les cycles solaires déterminent le climat et pas le CO2" par Zbigniew Jaworowski.
- Un site incontournable : le libéral écolo.
4.4.04
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Pascal Boyer : « Et l’homme créa les dieux »
Sous-titre : Comment expliquer la religion
Editions Robert Laffont (2001)
Réédition : Folio essais (2003)
Il y a déjà longtemps que je voulais présenter cet excellent livre ici, dire combien l’approche matérialiste de l’auteur est satisfaisante, expliquer comment les croyances religieuses sont devenues un objet de recherche scientifique, résumer les modifications apportées par l’invention de l’écriture à la formulation des croyances religieuses... Et puis, j’ai trouvé ce texte de Bruno Courcelle qui fait tout cela très bien et donc je n’insiste pas...
Sylvain
5.3.04
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De notre envoyé spécial Sylvain Lentilles.
"2050 : quand l'obscurantisme s'allie avec l'ésotérisme
Le monde de la voyance n'est pas épargné par les remous sociaux de l'ultralibéralisme féroce exercé et imposé à coups de manche de pioche par les gouvernements successifs depuis 1981. Nous avons interviewé un professionnel de la profession qui exerce depuis mai 1968, une période bien plus agréable et plus douce selon l'intéressé qu'aujourd'hui. M. Karl Cagébé a répondu "en exclu" à nos questions pertinentes, dans son taud... euh dans son domicile de Bobigny en région parisienne.
- L'Immonde Diplodocus : Bonjour Monsieur, vous êtes le représentant du SVOF, le Syndicat des Voyants Ouvriers de France. Pouvez-vous nous en dire plus, notamment pour nos lecteurs.
- KC : il faut savoir que notre syndicat défend en premier lieu, le droit des voyants salariés ou non, à vivre décemment de leurs activités. Puis nous avons étendu nos actions citoyennes.
- L'Immonde Diplodocus : vous avez un exemple précis en particulier ?
- KC : Nous avons lutté pendant des années contre le numerus clausus que nous a imposé l'Etat, empêchant de nombreuses diseuses de bonne aventure d'origine défavorisée (des gens du voyage, NDLR) d'accéder à de vraies études leur barrant ainsi l'accès à l'emploi. En ce sens là on se sent bien plus citoyens qu'une partie de la corporation qui a fondé le MEVF, le Mouvement des Entrepreneurs Voyants de France. Nos points de désaccords sont nombreux, je pense notamment à l'instauration d'une taxe à 5,5 %. D'une on pense que c'est bon de payer des impôts et de l'autre cela ne va accroître que les marges des voyants consultants en libéraux, au détriment des salariés. Et ça, ça ne fait qu’accroître les inégalités rampantes entre les divers statuts de la profession.
- L'Immonde Diplodocus : Vous aviez signé la semaine dernière la pétition organisée par Elisabeth Teissier, pour le déblocage de subventions pour le métier de Voyants...
- KC : stop là mon ami. Je vous sens venir, je vous arrête tout de suite, vous prenez un ton ironique en parlant de Elisabeth Teissier. Je vais commencer par la défendre. Elle reste une des icônes actuelles de la voyance, aussi bien par ses talents en astrologie, en charlata... gloups, teuf teuf, [...]. Enfin bref, elle représente idéalement ce que peut-être une voyance moderne. Elle est notre Deviers-Joncours à nous (il rit grassement, NDLR)...une vraie ésotéromane !
Bon, redevenons sérieux. Le but de la pétition n'est pas tant d'obtenir des subventions, mais aussi d'obtenir un ministère des sciences occultes, qui décidera pour nous (et avec notre accord) des subventions annuelles pour tous les voyants de France. On s'étonne qu'une telle belle idée ne nous parvienne pas pour une fois des (il prend un air méchant) Anglo-Saxons (il redevient calme) ou des Allemands.
Notre mouvement est très sérieux, la pétition a été signée par des acteurs politiques d'envergure "Internationale" je pense à Arlette Laguigne, Aulivier Besacenon, et même Robert Huhue.
- l'Immonde Diplodocus : mais, pourquoi revendiquez-vous des subventions ?
- KC : il faut savoir que la politique intérieure de la voyance est un véritable désastre depuis environ 20 ans. Outre les problèmes de chômage de la population tsigane chez les femmes qui ne sauraient se résoudre que par l'emploi de ces demoiselles, on remarque que la France d'en bas a besoin de consultations, elle y a droit, or et c'est la faute du numerus clausus, les voyants ne sont pas assez nombreux et proposent des tarifs encore trop élevés pour Mme Michu, si vous voyez ce que je veux dire. Et ça c'est un scandale, n'importe quel français a droit à sa consultation annuelle. Ou alors cela devrait être pris en charge par l'Insécurité Sociale.
Pour tout vous dire, une enquête objective et impartiale menée par nos statisticiens-voyants a abouti à la conclusion suivante : la corrélation entre l'augmentation du bonheur citoyen et le nombre de consultations en voyance est exceptionnelle. Il faudrait être bigleux ou mal-voyant pour ne pas lire les graphiques (il glousse). Pour en savoir plus abonnez-vous, cela ne coûte que 50 euros par an, vous recevrez 3 lettres d'information chacune étant trimestrielle (*).
- L'Immonde Diplodocus : Que pensez-vous de l'explosion de centre de voyance, des hypermarchés consacrés exclusivement aux sciences occultes, au paranormal.
- KC : que du mal ! C'est de la merde (voix grave) Les pauvres employés sont exploités et leur comité d'entreprise inexistant. Et les produits et services sont de mauvaise qualité (il fulmine), ah ! non je ne comprends pas leur succès. On ne marchande pas la Voyance. Ce n'est pas un vulgaire produit comme une chemise ou un maredonalduck que j'en sais ! (il saute de sa chaise). C'est un vrai acte social, une prestation quasi-médicale. Il permet aussi à nos pauvres retraités de continuer à créer le lien social.
Propos devinés..., euh recueillis par Sylvain Lentilles pour l'Immonde Diplodocus, le Vendredi 13 mars 2050.
(*) Moi simple journaliste, je me suis abonné et reçu ma lettre d'information. de 4 pages, on y apprend les dernières brèves de la profession, la rubrique astro, la rubrique carto, ainsi que la météo intégrale pour le trimestre à venir. On nous informe aussi de la venue prochaine du catalogue de vente par correspondance, au menu des pendules, des jeux de tarots, de nombreux bouquins, et bien sûr la bible du fondateur du SVOF le regretté Paco Rabanne : "prédire et faire croire".
De même le SVOF possède un label que le syndicat attribue grâce au réseau : "Vu et approuvé" est un gage de sérieux... vous pouvez donc vous faire consulter..."
(pcc Kaï Hansen, texte initialement publié sur liberaux.org.)
7.2.04
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Philippe Gouillou : « Pourquoi les femmes des riches sont belles »
Sous-titre : « Programmation génétique et compétition sexuelle ».
Editions Duculot (2003).
Comprend une chronologie, une présentation des auteurs cités, une bibliographie, un glossaire et un index.
« L’instinct de l’homme est polygame. Ses instincts sont de vivants fossiles du paléolithique, où les hommes chassaient de grands animaux dangereux et étaient fréquemment tués. La mission des hommes survivants était de féconder n’importe quelles femmes ; les femmes, par mesure de précaution pour la survie de la tribu, restaient dans la sécurité relative de la caverne. La virilité et la disposition sexuelle instantanée devinrent des caractéristiques de survie ; nul doute qu’elles sont responsables de notre présence ici. Nous sommes les enfants des forts, des féconds et des luxurieux, et peut-être du matois qui échappaient à la chasse ou tirait au flanc autour de la caverne. Le développement de l’agriculture et la domestication des animaux rendit inutiles ces instincts polygames et depuis la révolution industrielle les grandes familles ont été contreproductrices. Mais tout cela n’a modifié en rien la persistance de nos premières caractéristiques. Après tout, nous avons été sauvages pendant un million d’années, des fermiers pendant seulement vingt mille ans, des civilisés depuis moins de sept mille et industrialisés depuis deux siècles à peine.
Le Carnet de notes du Professeur »
in « Kampus », roman de Science Fiction de James E. Gunn (éditions Albin Michel, collection Super+Fiction n°8, 1980, page 203, édition originale américaine de 1977).
Lire un essai de vulgarisation scientifique de qualité est une expérience un peu similaire à lire un bon roman de Science Fiction. Ce qu’on lit dans les deux cas est étrange mais vrai. La suspension de l’incrédulité nécessaire si on veut apprécier un roman d’anticipation ressemble beaucoup au vertige naissant à la lecture de descriptions de l’univers tel qu’il est vraiment.
Le livre de Philippe Gouillou est le premier en français à présenter de façon claire et accessible les découvertes récentes de la psychologie évolutionniste. Un domaine précis est plus particulièrement exploré : celui des relations entre les hommes et les femmes.
L’objet de la psychologie évolutionniste (abrégée en « évopsy ») est de découvrir quels sont les rapports entre l’être humain tel que l’Evolution l’a façonné et les comportements quotidiens de ce même être humain. Autrement dit, il s’agit de comprendre comment la réalité biologique de l’Homme explique ses comportements sociaux.
L’évopsy est le dernier avatar de la théorie de l’Evolution darwinienne. Depuis 1859, date de la parution de « L’origine des espèces » de Charles Darwin (1), les choses ont bien changé mais pas tant qu’on pourrait le croire car les deux découvertes essentielles de Darwin que sont la sélection naturelle et la sélection sexuelle n’ont pas encore révélé tous leurs mystères.
Du côté de la sélection naturelle, on constate que les individus animaux ou humains ont un taux de succès reproductif variable. Les individus étant tous légèrement différents les uns des autres, ceux qui « gagnent » transmettent à leurs enfants les caractéristiques qui leur ont permis de gagner. Tout au long des générations, certaines caractéristiques vont donc se répandre dans l’ensemble de la population ou au contraire se raréfier et disparaître. Les conditions n’étant pas toujours ni partout les mêmes, les « gagnants » ne sont pas toujours exactement les mêmes non plus. Ces caractéristiques aussi bien physiques que psychologiques ont pour support les gènes et c’est donc à leur niveau que se passe la sélection naturelle. L’évopsy reprend la grande idée de Richard Dawkins selon laquelle les êtres vivants sont des machines inventées par les gènes pour se reproduire (2). Les gènes inadaptés, peu efficaces ou malchanceux finissent par être éliminés (3).
La sélection sexuelle est l’idée que le choix des partenaires pour la reproduction joue également un grand rôle dans l’Evolution. Le livre de Philippe Gouillou est essentiellement consacré à la sélection sexuelle chez l’être humain.
Premier concept clef : l’homme et ses ancêtres ont évolué dans un milieu qui n’existe plus aujourd’hui. D’après ce que nous apprennent la paléontologie et l’anthropologie, l’être humain moderne existe depuis environ 100 000 ans. L’agriculture n’est apparue qu’il y a 10 000 ans et l’homme n’a pas eu le temps de changer depuis. Nos caractéristiques physiques et mentales sont celles de nos ancêtres préhistoriques qui vivaient en bandes de 20 à 50 individus apparentés. L’un des problèmes que doivent surmonter les humains d’aujourd’hui est celui dit de la « surstimulation » : les désirs physiques sont constamment excités par notre environnement actuel mais ne peuvent que rarement être comblés. Heureusement, les capacités d’adaptation psychologique sont importantes à la naissance et l’éducation joue donc un rôle important.
C’est également l’une des fonctions de l’habillement : cacher le corps qui est très révélateur chez l’être humain. Le succès de la pornographie montre combien les hommes sont sensibles aux corps féminins nus. Cacher donc mais aussi parfois tricher...
Deuxième concept clef : l’homme et la femme n’ont pas développé exactement les mêmes capacités ni les mêmes préférences.
L’homme peut grandement augmenter son succès reproductif s’il est capable de séduire et de féconder plusieurs femmes. A l’inverse, une femme aura à peu près toujours le même nombre d’enfants quel que soit le nombre de ses partenaires.
La différence de taille entre les hommes et les femmes montre que la polygynie (plusieurs femmes pour un homme) a joué un rôle dans notre histoire. Les autres primates qui nous sont proches ont adopté un modèle différent. Les chimpanzés ne montrent pas de différence de taille entre les mâles et les femelles et tous copulent à peu près avec toutes. A l’inverse, les gorilles mâles sont deux fois plus gros que les gorilles femelles : les mâles sont à la tête de groupes de femelles qu’ils monopolisent. Nos ancêtres ont sans doute vécu pendant longtemps une situation intermédiaire. Même à notre époque, on estime que les trois quarts des sociétés humaines acceptaient la polygynie au début des années 1990. A contrario, seul 1% des sociétés humaines connaissaient à cette date la polyandrie (plusieurs hommes pour une seule femme). On sait par ailleurs que cette dernière situation n’apparaît que dans des environnements très hostiles et que la polyandrie disparaît quand les conditions de vie des membres de ces sociétés s’améliorent (4).
Le but de l’homme est d’abord de s’approprier le plus possible des ressources disponibles, ressources qui lui permettront ensuite d’entretenir une ou plusieurs femmes. Les femmes de leur côté doivent séduire des hommes qui leur confieront leurs ressources et tout le monde est à la recherche de gènes de la plus grande qualité possible...
Mais comment savoir qu’un partenaire éventuel est porteur de gènes de bonne qualité ? L’Evolution humaine a provoqué l’apparition de critères objectifs sur lesquels tous et toutes sont d’accords. Et d’abord la beauté. La beauté est surtout importante quand il s’agit pour un homme de choisir une partenaire. Elle est liée principalement à la jeunesse, puis à d’autres caractéristiques comme la symétrie du corps et du visage.
D’où le titre du livre : la beauté d’une femme est un indice fortement corrélé au statut social de son mari.
Il y a encore beaucoup de choses passionnantes dans ce livre comme le rôle des phéromones dans notre vie ou le pourquoi du développement de l’agriculture il y a 10 000 ans, un changement de mode de vie qui s’est d’abord traduit par une dégradation des conditions de vie des hommes de l’époque. On y trouve aussi des explications concernant des choses très mystérieuses comme l’orgasme féminin...
Tout un chapitre est également consacré au problème de la trahison car trahir ou tromper peut parfois être rentable d’un point de vue reproductif.
Que faire de tout cela dans une perspective libertarienne ?
D’abord, abandonner un certain nombre d’idées fausses ne peut qu’être utile à qui aspire à fonder une société libre. Par exemple, il est clair que certains comportements naturels ne sont pas bons en soi et qu’il convient de s’en préserver. Je pense par exemple au viol (dont on sait maintenant qu’il augmente fortement la probabilité de fécondation) et au « Syndrome des jeunes hommes » (YMS : « Young Male Syndrom » : constatation que les hommes âgés de 15 à 30 ans commettent l’immense majorité des crimes et des délits. Selon l’évopsy, cela s’explique par le fait que les hommes de cet âge sont à la recherche des ressources nécessaires à l’entretient d’une ou de plusieurs épouses). Il est certain qu’on n’a pas attendu l’évopsy pour condamner ces comportements mais connaître leur origine réelle ne peut qu’aider à les combattre.
Il est évident également que les comportements de tromperie et de trahison sont profondément humains. Dans une société libre, ces comportements auront un coût très élevé et il sera très difficile de s’approprier des ressources qui ne vous appartiennent pas. Tout le contraire de notre monde où la trahison et la tromperie sont érigés en système par les hommes de l’Etat, l’objectif étant le pouvoir qui permet de s’approprier les ressources des autres. Ce système a sa logique propre et il n’est pas étonnant que notre liberté soit de plus en plus menacée.
Sylvain
Notes :
1 : Charles Darwin : « L’origine des espèces » (Garnier Flammarion).
2 : Richard Dawkins : « Le gène égoïste » (Poches Odile Jacob, 2003).
3 : Pour l’anecdote, Wendy Northcutt dans « Les Darwin Awards - Les sommets de la bêtise humaine » (éditions Fleuve Noir, 2001) présente le palmarès de tout ceux qui par maladresse ont éliminé leurs propres gènes de l’espèce humaine. Un exemple : le terroriste qui expédie une lettre piégée insuffisamment affranchie et qui ouvre cette lettre quand elle lui est retournée par la poste...
4 : Voir « Comment fonctionne l’esprit » de Steven Pinker, édition Odile Jacob, chapitre 7 : « Les valeurs familiales », en particulier les pages 502 et suivantes.
Lien :
Présentation de son livre par l'auteur.
Addenda n°1 : que se passe-t-il dans les sociétés dites « modernes » ?
Plusieurs phénomènes sont à remarquer :
- Ce que Philippe Gouillou appelle la « monogamie à répétition » tend à se généraliser. Les divorces et les séparations se multiplient tout comme les familles dites « recomposées ». La plupart des séparations sont demandées par la femme et l’homme divorcé est souvent contraint par la loi d’abandonner une partie de ses ressources à son ex-épouse même s’il est prouvé qu’il n’est pas le père biologique de ses « enfants » (il y a entre 10 et 20% des enfants dont le père biologique n’est pas celui que l’on croit).
- En ce qui concerne les ressources de la famille, l’Etat se substitue maintenant au père pour une part importante par les allocations et aides diverses dispensées par l’administration.
- L’avortement et la contraception sont généralisés.
- Les familles ont de moins en moins d’enfants et un certain nombre de pays sont tombés au-dessous du seuil de simple renouvellement des générations.
L’hypothèse est que l’Etat et ses serviteurs faussent le fonctionnement naturel de la vie humaine en faisant tout pour réduire l’importance des hommes au profit des femmes. L’affaiblissement des familles qui en résulte permet à l’Etat de réduire les oppositions à son hégémonie. Contrairement à ce qu’on croit souvent, l’Etat ne défend pas la famille mais au contraire tente d’empêcher que la puissance et la richesse s’accumulent dans ces communautés naturelles (1).
Des familles puissantes sont donc un obstacle au pouvoir étatique.
Par ailleurs, tout cela n’empêche pas les femmes d’être elles aussi victimes de ce processus. D’une part, la baisse du nombre d’enfants est préjudiciable à tous et d’autre part les tensions nées de la frustration et de l’échec conduisent certains hommes à la violence (par exemple, il semble bien que le nombre de viols augmente).
Addenda n°2 : une société libertarienne est-elle possible ?
Apparemment, les principes libertariens semblent séduisants à beaucoup de personnes. Les choses se gâtent quand on rentre dans le détail de ce que serait une société non pas forcément « moderne » mais libre.
Il me semble que dans une société civilisée, c’est-à-dire une société apaisée dans laquelle la coopération prend le pas sur les affrontements, le coût de la trahison et de la tromperie doit être élevé et donc dissuasif. Comment aboutir à ce résultat ?
Tout d’abord en prenant l’homme tel qu’il est et non pas tel qu’on voudrait qu’il soit. C’est l’origine des crimes abominables des totalitarismes du XXè siècle que d’avoir cru que l’on pouvait façonner « librement » l’être humain. L’être humain a une nature dont il existe deux versions légèrement différentes et comprendre cette nature humaine ne peut que nous aider à devenir libre.
Ensuite, il faut laisser les gens diriger leur propre vie et assumer les conséquences de leurs actes, que ces conséquences soient bonnes ou qu’elles soient mauvaises. Tout ce qui infantilise ou déresponsabilise contribue à l’augmentation de la violence et au recul de la liberté.
A côté de ça, il faut bien noter aussi que le libertarianisme n’est pas un constructivisme. Il est hors de question de proposer un modèle de société « clef en main » réglée et organisée dans les moindres détails. Une fois les grands principes définis, une fois quelques directions indiquées, une fois élaborées quelques réformes possibles dés aujourd’hui, il faut rappeler que nous ne pouvons pas imaginer les solutions que nos descendants concevront pour résoudre les problèmes qui se poseront à eux. Nous sommes trop prisonniers du présent et de notre éducation pour pouvoir faire mieux. Le futur sera beaucoup plus étrange que ce que nous pouvons imaginer.
Sylvain
(1) : Voir S. Pinker : « Comment fonctionne l’esprit » (op. cit.) pages 463 à 465 et Ph. Gouillou : « Pourquoi les femmes... » page 112 et 123.
